Aujourd'hui débute une histoire en deux épisodes.
COCO VOLE (1)
Le boulevard était notre terrain vague, notre HIMALAYA, notre jungle. Il devenait la scène, le théâtre d'aventures inimaginables et périlleuses.
Nous cherchions le danger, nous courions des risques ; mais tout juste ce qu'il fallait pour que le coeur palpite sans décrocher. Une prudence de navigateurs grecs qui partent à l'aventure sur leurs frêles esquifs...sans jamais quitter les côtes de vue.
Par exemple, nous faisions de l'alpinisme, un alpinisme qui se rapprochait de l'escalade que pratiquait déjà notre compatriote REBUFFAT dans les calanques de Sormiou, de Morgiou et bien d'autres encore, avec la mer en moins et sans corde ni mousqueton puisqu'il s'agissait simplement d'aller du n° 85 au n° 97 du boulevard sans jamais mettre le pied par terre.
Pour cela, nous utilisions racle-pieds, devant de portes et grilles de fer protégeant les fenêtres du rez-de-chaussée. Passer d'une fenêtre à une marche d'entrée posait quelquefois de tels problèmes que nous avions décrété que les plaques de fonte cachant le débouché de la chute des gouttières seraient refuges, lieux de pose du pied. Tout le reste brûlait ; c'était ce qui me fait penser aujourd'hui que nous étions en avance sur Haroun TAZIEF et ses disciples qui promènent à l'intérieur des cratères. Notre démarche était identique, notre propos similaire. Seul l'objet d'étude changeait. Pour nous, il ne s'agissait pas, comme pour le savant, de connaître le monde. Il était question d'arriver à une plus grande maîtrise de soi, d'améliorer l'être en le plaçant volontairement dans une situation-problème dont les contingences avaient été définies, amendées par le clan. Respecter les règles tout en s'affranchissant des difficultés que l'on s'était donné devenait notre objet d'étude. Une éducation empirique et naturelle pour enfants citadins et libres.
Il nous arrivait à la belle saison de tomber nez à nez, dans nos excursions, avec des spectacles de toutes sortes. Combien d'intérieurs calmes, rafraîchis par des courants d'air que déclenchaient les vitres grandes ouvertes, combien de sommes réparateurs ou de lectures captivantes n'avons-nous pas pénétrés ? En arrivant par la force des poignets à la hauteur du plateau des fenêtres ouvertes, on enfonçait son regard jusqu'à des mystères sombres et ombreux qu'entrecoupaient les lames de lumières qui venaient de l'autre face de la maison, celle où le soleil dardait à travers les persiennes ajourées. Coquins, nous espérions toujours quelque belle marseillaise en combinaison, car c'était la tenue d'intérieur des dames aux heures chaudes en ce temps-là. Le valisère et la soie pouvaient nous faire oublier nos préoccupations d'alpinistes. Je me demande maintenant si les grands de la bande n'avaient pas inventé ce jeu pour se donner l'occasion de surprendre des nudités et des corps en sous-vêtements.
En fait, ce qui me fait parler de l'alpinisme boulevardier n'a rien à voir avec l'érotisme. La raison de cet épisode on la doit à un perroquet. Il y en avait un, avec sa chaîne de fer accrochée aux grilles de protection de la fenêtre d'un rez-de-chaussée surélevé. Cette fenêtre se trouvait sur notre itinéraire habituel, entre l'endroit où il fallait passer grâce à la franchise que nous nous étions donné de pouvoir poser le pied sur certaines plaques de fonte et le grand perron des SOLOR où l'on reprenait ses forces. Evidemment, l'animal n'était attaché là que l'été et avant que le soleil tournant vienne frapper cette façade.
... (à suivre)...
jeudi 5 janvier 2012
mercredi 4 janvier 2012
"LES ENFANTINES" en BLOG (4)
LA CARRIOLE (5)
FABRE et les autres m'arrachèrent des mains le peu de ficelle qui me restait dans les doigts. Etait-ce pour m'humilier un peu plus ? pour ficeler mon frère au tas de planches enchevêtrées ?
Pas du tout. Le sens pratique de cette équipe entraînée prenait le pas sur son aptitude à la moquerie. On ramassait les débris, on récupérait les clous, on courait après les roues. Mon frère fut prestement extrait du fracas de bois par ma mère alertée au bruit du tonnerre. Elle avait quitté son banc de légumes où elle avait laissé ma tante Augusta et l'ensemble des clientes en choeur des vierges, bras levés, ce qui avantage toujours un peu les poitrines.
La fabrication d'une autre carriole pouvait commencer ; sur l'un des bancs vert qui servirait d'établi comme d'autres de ses semblables servaient déjà de relais de diligence, d'îlot perdu dans l'océan en furie, de gradins, d'arènes, etc. Jacques irait chercher la scie de son père, Loule se débrouillerait pour subtiliser un marteau à sa tante, la grosse Mme FERRIER, épicière en renom. FABRE m'ordonnerait d'aller chercher quelques clous, les moins rouillés possible, de ceux qui sortent en grimaçant du monticule de casiers à poissons qui empestent notre cour intérieure. Les tenailles, on les aurait par BORRELY dont le père est plombier.
On va t'en faire une de carriole, tu vas voir ! Avec ces roues en fonte, finalement c'est pas plus mal si on réfléchit bien. Tu te rends compte le bruit que ça va faire ! Bien montées, et pas timidement accrochées comme ton père l'avait fait, on va réveiller les morts qui attendent d'être transportés à St-Pierre ! Tu nous entends venir de devant le bar Pierre en tirant tout ce qu'on peut sur la corde ?
Le cantonnier, ce jour-là, n'arrosa pas le trottoir autour de nous lorsqu'il passa avec son grand balai à touffe : nous avions l'air si préoccupés et si graves qu'il nous contourna. Il avait senti qu'il devait se dispenser de nous asperger copieusement comme il le faisait d'ordinaire sous le prétexte de rafraîchir le quartier alors qu'il se vengeait sournoisement de nombreux barrages construits par notre bande le long du caniveau.
A midi passé, lorsque le tramway dégorgea son trop plein de dactylos, de petits ronds de cuir et de fonctionnaires pressés, mon père reçut en plein visage cette image étourdissante de ces deux fils cramponnés comme ils pouvaient à la rambarde d'une carriole flambante, tirée, poussée, entourée, escortée d'une nuée de garnements hurlants. Il serra un peu plus fort sa main autour du cylindre du journal du jour, releva la tête et passa comme sans nous voir : il avait reconnu les roues de fonte et le bois peint en jaune de la défunte chaise haute, le tout recomposé dans une restructuration géniale et efficace à n'en point douter puisque l'attelage filait bon train maintenant vers la rue du Progrès.
Mon père venait de mesurer définitivement ce qui n'était jusqu'alors qu'une légende : il n'était pas doué pour le bricolage.
A dater de ce jour, il renonça à tout marteau, à la moindre pointe. Il ne fallut plus lui parler d'un quelconque tournevis. Et quand il passait près de la carriole trônant dans la cour parmi d'autres chefs-d'oeuvre, il s'assurait toujours que le temps allait rester au beau ou que le mistral tomberait bientôt. En levant les yeux au ciel, bien sûr.
°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
Demain commencera une nouvelle aventure, une aventure intitulée COCO VOLE.
FABRE et les autres m'arrachèrent des mains le peu de ficelle qui me restait dans les doigts. Etait-ce pour m'humilier un peu plus ? pour ficeler mon frère au tas de planches enchevêtrées ?
Pas du tout. Le sens pratique de cette équipe entraînée prenait le pas sur son aptitude à la moquerie. On ramassait les débris, on récupérait les clous, on courait après les roues. Mon frère fut prestement extrait du fracas de bois par ma mère alertée au bruit du tonnerre. Elle avait quitté son banc de légumes où elle avait laissé ma tante Augusta et l'ensemble des clientes en choeur des vierges, bras levés, ce qui avantage toujours un peu les poitrines.
La fabrication d'une autre carriole pouvait commencer ; sur l'un des bancs vert qui servirait d'établi comme d'autres de ses semblables servaient déjà de relais de diligence, d'îlot perdu dans l'océan en furie, de gradins, d'arènes, etc. Jacques irait chercher la scie de son père, Loule se débrouillerait pour subtiliser un marteau à sa tante, la grosse Mme FERRIER, épicière en renom. FABRE m'ordonnerait d'aller chercher quelques clous, les moins rouillés possible, de ceux qui sortent en grimaçant du monticule de casiers à poissons qui empestent notre cour intérieure. Les tenailles, on les aurait par BORRELY dont le père est plombier.
On va t'en faire une de carriole, tu vas voir ! Avec ces roues en fonte, finalement c'est pas plus mal si on réfléchit bien. Tu te rends compte le bruit que ça va faire ! Bien montées, et pas timidement accrochées comme ton père l'avait fait, on va réveiller les morts qui attendent d'être transportés à St-Pierre ! Tu nous entends venir de devant le bar Pierre en tirant tout ce qu'on peut sur la corde ?
Le cantonnier, ce jour-là, n'arrosa pas le trottoir autour de nous lorsqu'il passa avec son grand balai à touffe : nous avions l'air si préoccupés et si graves qu'il nous contourna. Il avait senti qu'il devait se dispenser de nous asperger copieusement comme il le faisait d'ordinaire sous le prétexte de rafraîchir le quartier alors qu'il se vengeait sournoisement de nombreux barrages construits par notre bande le long du caniveau.
A midi passé, lorsque le tramway dégorgea son trop plein de dactylos, de petits ronds de cuir et de fonctionnaires pressés, mon père reçut en plein visage cette image étourdissante de ces deux fils cramponnés comme ils pouvaient à la rambarde d'une carriole flambante, tirée, poussée, entourée, escortée d'une nuée de garnements hurlants. Il serra un peu plus fort sa main autour du cylindre du journal du jour, releva la tête et passa comme sans nous voir : il avait reconnu les roues de fonte et le bois peint en jaune de la défunte chaise haute, le tout recomposé dans une restructuration géniale et efficace à n'en point douter puisque l'attelage filait bon train maintenant vers la rue du Progrès.
Mon père venait de mesurer définitivement ce qui n'était jusqu'alors qu'une légende : il n'était pas doué pour le bricolage.
A dater de ce jour, il renonça à tout marteau, à la moindre pointe. Il ne fallut plus lui parler d'un quelconque tournevis. Et quand il passait près de la carriole trônant dans la cour parmi d'autres chefs-d'oeuvre, il s'assurait toujours que le temps allait rester au beau ou que le mistral tomberait bientôt. En levant les yeux au ciel, bien sûr.
°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
Demain commencera une nouvelle aventure, une aventure intitulée COCO VOLE.
"LES ENFANTINES" en BLOG (3)
LA CARRIOLE (3)
Le pauvre père emprunté d'un marteau se mit donc ce dimanche à mesurer, scier, clouer, détordre les pointes rétives, hurler à ses maladresses douloureuses devant nous qui pouffions dans notre barbe. Du bois d'une caisse sortit la plus grotesque carriole qui fut, qui soit et qui reste. Flanquée, comme on dit, de ses quatre roues à ailettes, elle toussait et crachait comme une vieille diligence en désespoir de l'Ouest. Le moindre soubresaut du ciment de notre cour (où nous l'avions essayée tout timidement) la faisait hoqueter et danser une curieuse danse de Pise.
Et notre père, mains aux hanches, sourire aux lèvres, dans l'entrebâillement de la porte, à nous regarder comme un forgeron fier de son enfant de fer ! Pauvre innocent du bricolage ! pauvre naïf du travail manuel ! Prendre un canard sauvage de carriole boiteuse pour un alezan de race, c'était bien là le seul crime dont soit capable ce cérébral tourmenté.
Mais pour nous qui l'admirions et qui étions si heureux d'avoir enfin l'engin désiré, nous arborions en écho son contentement de maître d'oeuvre.
Ce soir-là, l'oreiller, sous nos têtes, fut peuplé de Sioux au galop, de chevauchées débridées, de poussière royale au milieu de laquelle trônait notre machine de fer.
Au lendemain d'une nuit mouvementée, ce fut le lancement.
Pour faire encore plus d'effet sur les collègues, nous avions attendu qu'il soit suffisamment tard dans la matinée afin d'être sûrs qu'ils soient tous réunis et assistent, comme au cirque, à notre entrée. Il était prévu que mon frère monte dans la caisse et que je tire du plus vite que je pouvais pour arriver comme le tonnerre dans le groupe des garçons du quartier.
Ce qui fut fait. Et à belles enjambées de mes gambettes en fil de fer de garçon de sept ans, je me mis à galoper à travers la steppe du trottoir. Galoper avec ce merdouillon de frère qui se prenait au sérieux dans sa carlingue blindée et qui poussait des hue ! dont on ne saura jamais s'ils étaient d'encouragement, de douleur ou de peur.
L'effet fut d'un radical à n'en point douter. On nous bloqua la trajectoire, je m'empêtrais dans les ficelles que je tirais, une partie de la carriole resta sur son arrière avec mon frère qui basculait. Le reste fut un rire à couvrir de honte le pauvre orgueilleux que j'étais.
Notre carriole n'était donc pas ce qu'on attendait. Pas plus un coursier à faire baver d'envie qu'une carne solide et prête à traverser toutes les épreuves. Elle n'était d'ailleurs plus qu'un amas d'où jaillissaient en gigotant les membres meurtris de mon jeune frère. Tout un dimanche de patience et d'amour, de recueillement et d'application qui partait en déconfiture, en liquéfaction sur le sentier de la guerre qui, du coup, venait de finir.
FABRE et les autres m'arrachèrent des mains le peu de ficelle qui me restait dans les doigts. Etait-ce pour m'humilier un peu plus ? pour ficeler mon frère au tas de planches enchevêtrées ?
... (à suivre) ...
Le pauvre père emprunté d'un marteau se mit donc ce dimanche à mesurer, scier, clouer, détordre les pointes rétives, hurler à ses maladresses douloureuses devant nous qui pouffions dans notre barbe. Du bois d'une caisse sortit la plus grotesque carriole qui fut, qui soit et qui reste. Flanquée, comme on dit, de ses quatre roues à ailettes, elle toussait et crachait comme une vieille diligence en désespoir de l'Ouest. Le moindre soubresaut du ciment de notre cour (où nous l'avions essayée tout timidement) la faisait hoqueter et danser une curieuse danse de Pise.
Et notre père, mains aux hanches, sourire aux lèvres, dans l'entrebâillement de la porte, à nous regarder comme un forgeron fier de son enfant de fer ! Pauvre innocent du bricolage ! pauvre naïf du travail manuel ! Prendre un canard sauvage de carriole boiteuse pour un alezan de race, c'était bien là le seul crime dont soit capable ce cérébral tourmenté.
Mais pour nous qui l'admirions et qui étions si heureux d'avoir enfin l'engin désiré, nous arborions en écho son contentement de maître d'oeuvre.
Ce soir-là, l'oreiller, sous nos têtes, fut peuplé de Sioux au galop, de chevauchées débridées, de poussière royale au milieu de laquelle trônait notre machine de fer.
Au lendemain d'une nuit mouvementée, ce fut le lancement.
Pour faire encore plus d'effet sur les collègues, nous avions attendu qu'il soit suffisamment tard dans la matinée afin d'être sûrs qu'ils soient tous réunis et assistent, comme au cirque, à notre entrée. Il était prévu que mon frère monte dans la caisse et que je tire du plus vite que je pouvais pour arriver comme le tonnerre dans le groupe des garçons du quartier.
Ce qui fut fait. Et à belles enjambées de mes gambettes en fil de fer de garçon de sept ans, je me mis à galoper à travers la steppe du trottoir. Galoper avec ce merdouillon de frère qui se prenait au sérieux dans sa carlingue blindée et qui poussait des hue ! dont on ne saura jamais s'ils étaient d'encouragement, de douleur ou de peur.
L'effet fut d'un radical à n'en point douter. On nous bloqua la trajectoire, je m'empêtrais dans les ficelles que je tirais, une partie de la carriole resta sur son arrière avec mon frère qui basculait. Le reste fut un rire à couvrir de honte le pauvre orgueilleux que j'étais.
Notre carriole n'était donc pas ce qu'on attendait. Pas plus un coursier à faire baver d'envie qu'une carne solide et prête à traverser toutes les épreuves. Elle n'était d'ailleurs plus qu'un amas d'où jaillissaient en gigotant les membres meurtris de mon jeune frère. Tout un dimanche de patience et d'amour, de recueillement et d'application qui partait en déconfiture, en liquéfaction sur le sentier de la guerre qui, du coup, venait de finir.
FABRE et les autres m'arrachèrent des mains le peu de ficelle qui me restait dans les doigts. Etait-ce pour m'humilier un peu plus ? pour ficeler mon frère au tas de planches enchevêtrées ?
... (à suivre) ...
mardi 3 janvier 2012
"LES ENFANTINES" en BLOG (2)
LA CARRIOLE 2 (suite)
________________________
Je n'avais donc pas de carriole.
Où aurais-je pris les roulements indispensables ? J'avais pourtant grande envie d'un engin de ce type. Les copains s'enhardissaient à en fabriquer. Ca allait des plus rudimentaires aux plus perfectionnés ; mais toujours étaient nécessaires ces roulements à billes qui devenaient valeur première dans ce monde d'enragés de vitesse. Chaque carriole en exigeait quatre : deux à l'arrière qui étaient fixés à la partie la plus large et sur laquelle reposait le corps du risque-tout ; deux à l'avant montés sur un bras transversal et mobile qui permettait les manoeuvres. Sur ce bras, les mains étaient crispées, les doigts au ras du sol. Combien de phalanges râpées au ciment du trottoir ! combien de poignets cassés dans des descentes d'allure folle !
Il me restait à trouver le moyen d'avoir ma carriole. Et déjà l'ersatz, l'idée du truc me prenait ; cette vieille manie infantile de croire faire comme si c'était l'objet alors que l'on n'en a qu'une faible copie, qu'une reproduction de pacotille.
Nous jouions quelquefois avec une de ces vieilles chaises hautes destinées aux tout jeunes enfants qui, repliées, donnaient une table roulante avec siège attenant. Les quatre roues étaient en fonte et, faute de roulements, elles pouvaient très bien être utilisées comme tels. Mais encore fallait-il convaincre père et mère de la nécessité de détruire cet objet familial déclassé pour faire du neuf. Cela serait facile dans la mesure où le Marseillais accepte volontiers de déstructurer l'héritage pour en réinvestir certains éléments dans une construction nouvelle. Mais cette construction nouvelle se justifiait--elle ? serait-elle rentable ? réussie ?
Notre père dut comprendre combien il était important pour nous de pouvoir ressembler aux autres, de nous faire reconnaître comme membres de la bande. La carriole était l'uniforme, l'emblème, la valeur fondamentale ; sans elle, nous restions les minus de l'équipe, les incapables, les pas dégourdis, les manchots, les petits timorés. Posséder une carriole nous aurait redonné la considération des camarades. J'avais toujours réussi jusque là à me procurer les valeurs pouvant me donner une place à l'intérieur du groupe de copains qui se situait géographiquement du 70 au 115 du boulevard Chave ; je ne voulais pas être en reste maintenant que la carriole était reine.
On détruisit donc la chaise haute. On démonta plutôt, pensant que les éléments de bois pourraient être utilisés soit dans la construction de la carriole, soit à tout autre chose non encore imaginée. Précieusement furent recueillies les roues de fonte. On les apprécia ; du regard et de la main. Elles étaient bien ce trésor attendu et combien l'impatience nous rongeait de les voir fixées au tapis volant qu'on espérait tant.
... (à suivre)...
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Je n'avais donc pas de carriole.
Où aurais-je pris les roulements indispensables ? J'avais pourtant grande envie d'un engin de ce type. Les copains s'enhardissaient à en fabriquer. Ca allait des plus rudimentaires aux plus perfectionnés ; mais toujours étaient nécessaires ces roulements à billes qui devenaient valeur première dans ce monde d'enragés de vitesse. Chaque carriole en exigeait quatre : deux à l'arrière qui étaient fixés à la partie la plus large et sur laquelle reposait le corps du risque-tout ; deux à l'avant montés sur un bras transversal et mobile qui permettait les manoeuvres. Sur ce bras, les mains étaient crispées, les doigts au ras du sol. Combien de phalanges râpées au ciment du trottoir ! combien de poignets cassés dans des descentes d'allure folle !
Il me restait à trouver le moyen d'avoir ma carriole. Et déjà l'ersatz, l'idée du truc me prenait ; cette vieille manie infantile de croire faire comme si c'était l'objet alors que l'on n'en a qu'une faible copie, qu'une reproduction de pacotille.
Nous jouions quelquefois avec une de ces vieilles chaises hautes destinées aux tout jeunes enfants qui, repliées, donnaient une table roulante avec siège attenant. Les quatre roues étaient en fonte et, faute de roulements, elles pouvaient très bien être utilisées comme tels. Mais encore fallait-il convaincre père et mère de la nécessité de détruire cet objet familial déclassé pour faire du neuf. Cela serait facile dans la mesure où le Marseillais accepte volontiers de déstructurer l'héritage pour en réinvestir certains éléments dans une construction nouvelle. Mais cette construction nouvelle se justifiait--elle ? serait-elle rentable ? réussie ?
Notre père dut comprendre combien il était important pour nous de pouvoir ressembler aux autres, de nous faire reconnaître comme membres de la bande. La carriole était l'uniforme, l'emblème, la valeur fondamentale ; sans elle, nous restions les minus de l'équipe, les incapables, les pas dégourdis, les manchots, les petits timorés. Posséder une carriole nous aurait redonné la considération des camarades. J'avais toujours réussi jusque là à me procurer les valeurs pouvant me donner une place à l'intérieur du groupe de copains qui se situait géographiquement du 70 au 115 du boulevard Chave ; je ne voulais pas être en reste maintenant que la carriole était reine.
On détruisit donc la chaise haute. On démonta plutôt, pensant que les éléments de bois pourraient être utilisés soit dans la construction de la carriole, soit à tout autre chose non encore imaginée. Précieusement furent recueillies les roues de fonte. On les apprécia ; du regard et de la main. Elles étaient bien ce trésor attendu et combien l'impatience nous rongeait de les voir fixées au tapis volant qu'on espérait tant.
... (à suivre)...
lundi 2 janvier 2012
"LES ENFANTINES" en BLOG (1)
Je vous ai promis de publier sur ce blog les textes constituant un recueil intitulé "LES ENFANTINES". Ce sont quelques souvenirs d'enfance du petit garçon marseillais que j'étais à l'époque, c'est-à-dire pendant les années 39/45. A l'encontre de ce qui se passe lorsqu'on feuillette un livre, ici les épisodes vont se dérouler à l'envers. Pour ceux qui prendront en route la lecture de ce recueil, il sera nécessaire de remonter dans le temps pour prendre la suite des textes dans l'ordre.
1. LA CARRIOLE
__________________
Le boulevard Chave à Marseille était d'ombre et de fraîcheur en ces temps riches. Bouillonnant de commerces qui s'échelonnaient de part et d'autre de chez nous comme sur le trottoir d'en face, pourtant plus froid et frappé de mistral.
Le quartier était celui du pain, du vin, de la charcuterie, des pâtes, du poisson. Les déballages verts de nos légumes odorants, le parfum sensuel du poireau écrasé, l'arrivage mouillé d'algues des sardines du golfe et des rougets de roche, tout cela était annonciateur de repas craquants et de faims assouvies.
Les bancs verts existaient encore au bord du trottoir. Ils étaient confortablement tournés vers le paysage fleuve qu'était le macadam à tramways. Le soleil des jours d'été n'en finissait pas de bomber le ciment où roulaient nos carrioles à la diable.
Ces engins étaient de griserie. Montés sur roulements à billes, ils s'emballaient d'un élan, épousant le ras du sol et contournant les passants dans des dérapages crissants.
Soit que l'on pousse du pied lorsque accroché à leur direction on se propulsait soi-même, soit que l'on se fasse pousser d'une main ferme dans le dos ou qu'une ficelle attelée de quatre à cinq sauvages garnements entraîne l'appareil et son cavalier dans des liesses étourdissantes, c'était de toute façon l'emphase, le déchaînement et le risque.
Le trottoir de ciment vibrait à l'envol des carrioles comme au passage des tramways d'Aubagne, ceux qui avaient deux longues voitures lourdes. Chevauchant nos coursiers bruyants, nous étions plus inquiétants encore pour les habitants du quartier. Les piétons d'un certain âge nous craignaient tout particulièrement. Il leur fallait nous éviter, se garer quelquefois prudemment sur les pas de portes lorsque deux à trois carrioles débouchaient en fracas et de front.
La carriole était la marque du voyou. Il fallait une certaine dose de canaillerie pour avoir le toupet de zigzaguer entre les pattes des bourgeois de ce boulevard bien-pensant. Aussi, la carriole et les chevauchées étaient-elles souvent le fait de coquins des rues avoisinantes. Si quelque garçon du boulevard se risquait à confectionner ce genre de véhicule, ce n'était jamais le fils d'un commerçant.
Je n'avais donc pas de carriole.
... ( à suivre)
1. LA CARRIOLE
__________________
Le boulevard Chave à Marseille était d'ombre et de fraîcheur en ces temps riches. Bouillonnant de commerces qui s'échelonnaient de part et d'autre de chez nous comme sur le trottoir d'en face, pourtant plus froid et frappé de mistral.
Le quartier était celui du pain, du vin, de la charcuterie, des pâtes, du poisson. Les déballages verts de nos légumes odorants, le parfum sensuel du poireau écrasé, l'arrivage mouillé d'algues des sardines du golfe et des rougets de roche, tout cela était annonciateur de repas craquants et de faims assouvies.
Les bancs verts existaient encore au bord du trottoir. Ils étaient confortablement tournés vers le paysage fleuve qu'était le macadam à tramways. Le soleil des jours d'été n'en finissait pas de bomber le ciment où roulaient nos carrioles à la diable.
Ces engins étaient de griserie. Montés sur roulements à billes, ils s'emballaient d'un élan, épousant le ras du sol et contournant les passants dans des dérapages crissants.
Soit que l'on pousse du pied lorsque accroché à leur direction on se propulsait soi-même, soit que l'on se fasse pousser d'une main ferme dans le dos ou qu'une ficelle attelée de quatre à cinq sauvages garnements entraîne l'appareil et son cavalier dans des liesses étourdissantes, c'était de toute façon l'emphase, le déchaînement et le risque.
Le trottoir de ciment vibrait à l'envol des carrioles comme au passage des tramways d'Aubagne, ceux qui avaient deux longues voitures lourdes. Chevauchant nos coursiers bruyants, nous étions plus inquiétants encore pour les habitants du quartier. Les piétons d'un certain âge nous craignaient tout particulièrement. Il leur fallait nous éviter, se garer quelquefois prudemment sur les pas de portes lorsque deux à trois carrioles débouchaient en fracas et de front.
La carriole était la marque du voyou. Il fallait une certaine dose de canaillerie pour avoir le toupet de zigzaguer entre les pattes des bourgeois de ce boulevard bien-pensant. Aussi, la carriole et les chevauchées étaient-elles souvent le fait de coquins des rues avoisinantes. Si quelque garçon du boulevard se risquait à confectionner ce genre de véhicule, ce n'était jamais le fils d'un commerçant.
Je n'avais donc pas de carriole.
... ( à suivre)
VOEUX
L'Année 2012 est commencée. On peut donc s'offrir des voeux.
Que vous soyiez comblé (e) (s) (es)!
Georges Lautier
Que vous soyiez comblé (e) (s) (es)!
Georges Lautier
dimanche 1 janvier 2012
VOEUX
Bonne et Heureuse Année 2012 à toutes celles et à tous ceux qui visitent ce blog.
Cette année je pense diffuser "Les Enfantines", un recueil de textes dans lesquels je raconte mon enfance marseillaise.
Une autre nouvelle : MONTER LA VIE A CRU va être réédité, cette fois pour être disponile sous la forme e-book. Je vous annoncerai sa diffusion prochaine et vous pourrez me lire sur votre tablette numérique, votre téléphone portable, etc.
Bonne Année 2012!
Georges
Cette année je pense diffuser "Les Enfantines", un recueil de textes dans lesquels je raconte mon enfance marseillaise.
Une autre nouvelle : MONTER LA VIE A CRU va être réédité, cette fois pour être disponile sous la forme e-book. Je vous annoncerai sa diffusion prochaine et vous pourrez me lire sur votre tablette numérique, votre téléphone portable, etc.
Bonne Année 2012!
Georges
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